Exploration vocale : explorer la voix… ouvrir la voie

Cet article est une ébauche de publication qui tente de mettre en lumière comment la production de voyelles et l’interaction avec l’environnement acoustique enrichissent la pratique de l’exploration vocale en musicothérapie, en ajoutant une dimension spatiale et sacrée à l’expérience thérapeutique. Cela souligne également l’importance de l’espace physique dans lequel se déroule la thérapie vocale, permettant une immersion sonore qui peut aussi intensifier les effets thérapeutiques.

Nous bâtissons notre identité à partir de notre voix et de celles des autres : nous sommes une voix tournée vers l’extérieur. Mais quelle est cette voix ? Que se passe-t-il lorsque nous nous abandonnons, que nous nous oublions, nous effaçons et laissons la voie (voix) libre ? Comment créer les conditions pour permettre cette expérience ?

Au commencement était le Verbe, ou plutôt, la voix. Le jaillissement de la voix à la naissance est un big bang, un univers en devenir, la genèse de l'individu en création. Cette voix, sous forme d'un cri, est un déploiement, une percée, un élan qui déchire le chaos silencieux d’un espace sonore vide et ensemence le néant. Elle marque une première expérience de limite entre l’espace du dedans et celui du dehors, introduisant la conscience d'une singularité.

Lors de ce passage du monde sonore intra-utérin au silence blanc de l’extérieur, le nouveau-né lance un cri pour être entendu. Il lance un appel. En retour, il est nommé et reconnu. Sa voix trouve une limite, une enveloppe, une contenance. « Cette voix me porte et m’enveloppe, telle une mère. » Cette voix, c’est celle de sa mère, mais c’est aussi la sienne à travers elle. La voix de sa mère l’accompagnera tout au long de son existence, comme la trace immuable de l’indifférencié. Comme le souligne Marie-France Castarède (2002, p. 42), d'une « simple expression vocale d'une souffrance respiratoire, le premier cri du bébé va devenir une demande d'amour et de reconnaissance.

La voix prend alors la valeur d'un repère, un support identificatoire (Delbe, 1995), qui s’inscrit dans le stade vocal. Cette période survient chez le nourrisson à partir de quatre à six mois et se prolonge jusqu'à l'apparition du langage. C’est un moment où le bébé accède à une image de soi dans le sonore, reconnaissant ses propres productions vocales. Ce stade se termine vers deux ans, avec la survenue d'une « castration vocale », moment où la pulsion doit se soumettre aux règles du langage.Le nourrisson « accepte » alors de perdre la liberté du jeu vocal au profit de la voix articulée de la parole. Avec le langage, un élément de tiercisation survient, participant à la symbolisation, étape essentielle menant à la subjectivité. On passe ainsi de la voix libre laryngée à la parole complexe.

On peut imaginer que cette étape marque une rupture avec la musicalité de la voix, libre de toute contrainte de parole. Est-ce là que se situe cette voix perdue tant recherchée ? Elle représenterait un passage de l'archaïque de la voix à la parole, de l'originel vers l'ouverture à l'expérience subjective. Dans l’Exploration vocale que nous avons décrite plus haut, le thérapeute est totalement engagé dans la relation : il chante avec le patient. Il met sa voix à disposition. Elle sert de soutien et de guide à la production vocale du patient. Elle le guide et lui ouvre la voix (la voie) qui émergera du silence.

Interaction entre la voix et l’environnement acoustique

L’idée que la voix humaine, et plus particulièrement la production de voyelles, interagit avec l’environnement et crée un écho modulé par l’acoustique des lieux est riche de sens. Elle connecte la pratique vocale à une dimension spatiale, environnementale, et presque sacrée. Lorsque nous chantons des voyelles, nous faisons résonner notre voix à travers des harmoniques naturelles qui entrent en dialogue avec l’espace environnant. Cet échange sonore crée une résonance entre le corps et l’environnement, transformant le chant en une expérience immersive et méditative. Cette interaction acoustique intensifie l'effet thérapeutique en créant une atmosphère où la voix et l'espace deviennent un seul et même flux sonore. L'écho modulé par le lieu amplifie les vibrations vocales, permettant au chant de pénétrer profondément l'esprit et le corps. Ainsi, la pratique vocale devient un moyen de se connecter non seulement à soi-même, mais aussi à l’environnement, renforçant le sentiment d'appartenance et de communion.

Cet aspect spatial de l'Exploration vocale peut être particulièrement bénéfique en musicothérapie, car il crée un espace sacré où le patient peut explorer ses émotions et ses états de conscience modifiés en harmonie avec son environnement. La résonance de la voix dans l'espace facilite des états méditatifs ou cathartiques, offrant une voie vers la guérison et l'intégration personnelle.

Ces voix qui résonnent entre elles rappellent l’écho : la voix chantée, venue du fond, appelle une partie de soi restée attachée à cet état de fusion originelle. L’expérience de la séparation prendrait finalement la forme d’un trauma, d’un événement où le temps semble s’être arrêté. La voix en séance appelle cette part de soi qui n'a jamais pu être pleinement intégrée. Elle nomme, invoque, etsymbolise cet espace vide, souvent confondu avec le silence. Mais il s’agit d’un silence abyssal, obscur, peuplé d’ombres figées au fond de la caverne.

L’archétype de l’Ombre, au sens jungien, représente « les aspects de notre personnalité que nous ne reconnaissons pas, qui sont inacceptables au regard de l’image que nous voudrions avoir de nous- mêmes et donner aux autres. Ces éléments, refoulés ou clivés, ne nous laissent pas quittes » (Agnel, 2008, p. 120). La prise de conscience et l’intégration de cette Ombre représentent une étape dans le processus d’individuation : « La traversée de ce moment critique permet au Moi, en abandonnant ses prérogatives, de considérer l’ombre comme levier de transformation » (Agnel, 2008, p. 121).

Le silence comme matrice de transformation

Le silence n’est pas une simple absence de sons. Il est une matrice, un espace fertile où peut émerger une nouvelle forme. Bachelard (1943, p. 276) nous invite ainsi à « devenir aériens comme notre souffle – pas plus de bruit qu'un souffle, qu'un léger souffle ». Ce silence prépare l’émergence d’une parole nouvelle, qui n’est pas issue de la pensée mais du souffle et de l’être.

Dans l’Exploration vocale, l’ouverture au silence marque un rituel de rupture, de discontinuité. Ce silence fertile signe « les retrouvailles avec soi et l'autre » (Castarède, 1987, p. 217). Plus que jamais, l’étymologie de la transe, transir, semble appropriée : traverser avec la voix un passage vers une profondeur inexplorée. La voix du thérapeute devient un fil d’Ariane guidant le patient jusqu’à ce silence, espace de symbolisation et d’imaginaire.

L’Exploration vocale ouvre ainsi un espace transitionnel, un lieu de passage hors du temps et de l’espace, où la voix rejoint la transe dans une même dynamique créative. Chanter, c’est jouer de la voix, et transer, c’est s’ouvrir à l’universel. C’est là, au cœur de cette expérience, que se trouve notre voix.

Finalement, l’Exploration vocale ne se limite pas à une pratique thérapeutique. Elle nous interroge sur nos rapports à nous-mêmes, aux autres et à notre environnement. Quels nouveaux horizons pourrait-elle ouvrir dans la recherche scientifique, artistique ou spirituelle ? Et si, à travers cette approche, nous réapprenions à écouter, à écouter le monde, et à écouter le monde nous écouter ?

Nicolas JAUD, 2023-25

Références

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